C'est ma mère qui m'a raconté cette histoire. En 1974, mon père et elle assistèrent au tournage de « Dersou Ouzala » aux abords de notre village dans l'Extrême-Orient russe. Alors qu'ils passaient en voiture, ils aperçurent le réalisateur Akira Kurosawa, l'équipe du film et une cage avec un tigre. J'étais un nouveau-né et je dormais dans les bras de ma mère.
Mon père est mort un an et demi plus tard. Je n'ai jamais pu le connaître. J'ai des souvenirs de lui, mais seulement à travers ce que d'autres personnes m'en ont dit. Souvent, je me suis imaginé cette scène au ralenti, comme si elle faisait partie du film de Kurosawa : je vois mon père au volant et ma mère qui me tient dans ses bras tandis que la voiture passe près du lieu du tournage. J'imagine même Kurosawa, avec ses fameuses lunettes sombres, qui nous jette un regard rapide.
Le tournage de « Dersou Ouzala » est devenu avec le temps l'événement le plus mémorable de l'histoire collective de notre village. D'ailleurs, quelques habitants ont encore des vieilles photos de Kurosawa dirigeant son film, pour lequel il devait recevoir un Oscar. J'ai un profond attachement personnel pour « Dersou Ouzala » : lorsque je le revois, il me parle de chez moi et j'ai l'impression qu'il me rapproche un peu de mon père.
En 2008, je suis retourné en Russie et je suis allé là où Kurosawa a tourné « Dersou Ouzala ». En photographiant les lieux, je me demandais s'ils avaient changé depuis cet automne de 1974, quand, par un hasard extraordinaire, les principaux personnages de mon histoire personnelle s'y trouvaient aussi.