Le pouvoir du non : là où votre vie commence à changer

Le mètre-étalon de la rue Vaugirard à Paris. Image © Yury Li-Toroptsov

Elle est arrivée avec une longue liste, le genre de liste dont on sent déjà le poids avant même qu’elle ne soit dite, une liste de choses qui n’allaient pas dans sa vie, au travail, dans ses relations, dans ses finances, dans les recoins silencieux de ses journées, et chacun des éléments de cette liste aurait pu à lui seul justifier un accompagnement entier, chacun était important, complexe, demandait de l’attention, du temps, du soin, et pourtant, à mesure que nous avons commencé à regarder de plus près, à ralentir suffisamment pour voir plutôt que réagir, un motif est apparu avec une clarté presque déstabilisante dans sa simplicité : toutes ces difficultés, malgré leurs formes et leurs contextes différents, s’organisaient autour d’une même ligne de faille, une même difficulté qui traversait tout, l’impossibilité presque totale pour elle de dire non.

Face à une multiplicité de problèmes, la tentation est grande de les traiter un par un, de les découper, de les résoudre séparément, mais il arrive que le travail demande autre chose, qu’il demande de la précision plutôt que de la dispersion, et ainsi, au lieu de tenter d’aborder tous les domaines de sa vie en même temps, je lui ai proposé de nous concentrer sur ce point unique, ce geste qui paraît modeste en surface mais dont les conséquences sont considérables : apprendre à dire non.

Il y a quelque chose de brutal dans le mot non, quelque chose de définitif qui résiste à la négociation, il interrompt, il tranche, il crée une frontière là où il y avait auparavant de la continuité, c’est une forme de séparation, presque un petit acte de violence dans un champ relationnel qui valorise souvent la fluidité, l’adaptation et l’accord, et c’est précisément pour cette raison qu’il est si difficile à utiliser, parce que dire non, c’est risquer de casser quelque chose, ou du moins de révéler que quelque chose pourrait se casser.

Un vrai non est un arrêt net, il ne vient pas adoucir ce qui suit, il n’ouvre pas de porte de sortie, il ne rassure pas l’autre en lui promettant que tout restera comme avant, il trace une ligne et s’y tient, et pour beaucoup de personnes cela est presque intolérable, parce que cela les confronte à la possibilité de décevoir, de blesser, d’être mal compris, ou pire encore, d’être abandonné.

Alors apparaît souvent une forme diluée du non, quelque chose qui ressemble à un refus mais qui fonctionne comme une acceptation, le fameux « non mais », qui est en réalité un oui déguisé, un oui qui cherche à se protéger en faisant semblant de résister.

On l’entend partout : « Non, je ne peux pas prendre ce projet, mais si c’est urgent je vais m’arranger », ce qui signifie que le projet sera pris ; « Non, je ne devrais pas sortir ce soir, mais je ne veux pas annuler », ce qui signifie que la soirée aura lieu ; « Non, je dois faire attention à mes dépenses, mais c’est une exception », ce qui signifie que le schéma continue ; « Non, j’ai besoin de me reposer, mais je termine juste ça », ce qui ouvre la porte à bien d’autres choses.

Le « non mais » rassure l’autre, il maintient le lien, il évite la tension immédiate, mais il a un coût, et ce coût est souvent payé ailleurs, dans la fatigue, dans le ressentiment, dans un sentiment croissant de ne plus être aligné avec soi-même.

Ce qui se joue derrière cette difficulté n’est que rarement superficiel, et ne se réduit pas à un manque de discipline ou de clarté, cela touche souvent quelque chose de plus profond, de plus archaïque : la peur de perdre le lien, la peur que le refus conduise au rejet, la croyance intériorisée que sa valeur tient au fait d’être disponible, accommodant, utile, voire indispensable, et parfois aussi une confusion entre amour et conformité, comme si dire oui était la seule manière de maintenir la proximité.

Il existe aussi une autre dimension, moins souvent reconnue, qui est la difficulté à se dire non à soi-même, car les frontières ne sont pas seulement relationnelles, elles sont aussi internes, et beaucoup de personnes trouvent tout aussi difficile de refuser leurs propres élans, leurs propres désirs, leurs propres compensations.

Ma cliente, par exemple, souhaitait remettre de l’ordre dans sa situation financière, elle en parlait avec lucidité, elle savait ce qui devait changer, et pourtant elle se retrouvait régulièrement à faire des achats qui contredisaient ses intentions, des décisions apparemment anodines qui s’accumulaient, comme acheter des vêtements coûteux après une journée stressante pour se donner un sentiment immédiat de réconfort, ou accepter chaque invitation impliquant des dépenses, dîners, sorties, week-ends, parce que dire non était trop inconfortable sur le moment, même si la conséquence à plus long terme était de l’anxiété et une perte de contrôle.

La question devient alors moins abstraite et plus concrète : comment apprend-on à dire non, non pas comme une déclaration spectaculaire, mais comme une pratique, quelque chose qui se construit dans le temps sans provoquer de rupture inutile.

Cela commence petit, presque imperceptiblement.

Vous commencez par repérer les moments où vous dites oui automatiquement, sans même y penser, ces micro-instants où la décision est prise avant que vous en ayez conscience, et au lieu de vouloir tout changer d’un coup, vous choisissez une situation, un contexte, une relation dans laquelle vous allez expérimenter une réponse différente.

Vous vous autorisez à faire une pause avant de répondre, même quelques secondes, parce que cette pause introduit déjà une frontière, elle crée un espace là où il n’y en avait pas.

Vous pratiquez des formes simples de non, sans justification, sans longues explications, des phrases claires et contenues : « Je ne pourrai pas », « Je ne suis pas disponible », « Je préfère ne pas », et vous résistez à l’envie de les adoucir immédiatement avec un « mais ».

Vous tolérez l’inconfort qui suit, parce qu’il sera là, la légère tension, la possible déception de l’autre, le doute intérieur, et au lieu de chercher à le réparer immédiatement, vous restez avec suffisamment longtemps pour constater que la relation ne s’effondre pas nécessairement.

Vous restaurez des frontières non pas en érigeant des murs partout, mais en marquant des limites modestes et constantes, de manière proportionnée et ancrée.

Vous tournez aussi cette pratique vers vous-même, en identifiant un domaine où vous avez tendance à dépasser vos propres limites, qu’il s’agisse des dépenses, du travail excessif, des engagements trop nombreux ou de la recherche constante de stimulation, et vous introduisez une contrainte simple, réaliste, que vous pouvez tenir, comme décider à l’avance d’un budget hebdomadaire pour les dépenses non essentielles, ou fixer une heure claire de fin de journée de travail, et la respecter comme vous respecteriez un engagement pris avec quelqu’un d’autre.

Avec le temps, ces petits actes s’accumulent, et quelque chose se transforme, non seulement dans le comportement mais aussi dans la perception, car dire non ne consiste pas seulement à refuser les autres, c’est reconnaître que votre temps, votre énergie, votre attention sont limités, et que les protéger n’est pas un acte d’agression, mais un acte de responsabilité.

Et paradoxalement, c’est souvent à travers la capacité à dire non qu’un oui plus authentique devient possible, un oui choisi plutôt qu’imposé, un oui qui porte de l’énergie plutôt que de l’épuisement, un oui qui reflète qui vous êtes plutôt que ce que vous craignez de perdre.

Yury Li-Toroptsov (FR)

Yury Li-Toroptsov est coach exécutif et systémique accrédité EMCC (niveau Practitioner), basé à Paris. Il exerce sous supervision professionnelle conformément au Code mondial de déontologie de l’EMCC. Il est également Training Candidate au C. G. Jung Institute Zurich, où il suit une formation analytique approfondie qui nourrit son approche réflexive du coaching sans relever de la psychothérapie. Il est aussi photographe d’art.

À travers sa méthode Coaching par l’Image®, il accompagne dirigeants et organisations dans le développement de la perception, de la prise de décision, de la résilience et de la communication symbolique, en travaillant avec les images comme support de réflexion structurée et d’action, dans un cadre de coaching clairement défini.

https://www.toroptsov.com
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