Marilyn selon Jung
Elodie Frégé. Marilyn and I. Photo © Yury Li-Toroptsov
Marilyn Monroe, mythe moderne et archétype vivant, pourquoi son image fascine encore aujourd’hui
À la Cinémathèque française, une nouvelle exposition ouvre ses portes ce printemps, consacrée à Marilyn Monroe, sous un titre qui pose d’emblée une tension féconde entre deux registres que l’on confond trop souvent, « Célébrer la star, exposer l’actrice », comme si l’enjeu n’était pas seulement de montrer une figure connue, mais de rouvrir une question qui n’a jamais été réellement résolue, celle de savoir ce que nous regardons lorsque nous regardons Marilyn.
Cette exposition prend une résonance particulière en s’inscrivant dans le centenaire de Marilyn, moment qui ne se limite pas à une commémoration mais qui agit comme une invitation à reprendre la question à nouveaux frais, à penser à la fois la personne, désormais hors du champ des vivants, et le mythe, qui lui ne meurt pas, ne vieillit pas, ne disparaît pas, mais se transmet, se transforme et se réactualise à chaque génération qui le rencontre comme si elle en faisait pour la première fois l’expérience, ce mouvement étant aujourd’hui visible à l’échelle internationale puisque Marilyn est célébrée simultanément à Paris, à National Portrait Gallery à Londres, ainsi qu’à Academy Museum of Motion Pictures à Los Angeles, comme si plusieurs centres culturels majeurs s’accordaient pour remettre en circulation cette image au même moment.
Ce déplacement du regard est essentiel, car il permet de sortir d’une approche strictement biographique pour entrer dans une compréhension plus large de ce que représente une figure comme Marilyn, non pas seulement comme une actrice inscrite dans une époque donnée, mais comme une image qui s’est progressivement autonomisée au point de devenir une forme symbolique à part entière, circulant dans la culture bien au-delà des conditions concrètes de sa création.
Le mythe comme réalité psychique
Les stars, lorsqu’elles atteignent ce degré de présence dans l’imaginaire collectif, cessent d’être de simples individus pour devenir des surfaces de projection sur lesquelles se déposent des couches successives de désir, d’identification, de fantasme et de contradiction, et c’est précisément cette accumulation, cette densité de regards qui finit par produire une figure mythologique dont la cohérence ne tient plus à une biographie mais à une intensité symbolique.
Dans le cas de Marilyn Monroe, cette transformation est particulièrement visible, car l’écart entre Norma Jeane, femme réelle avec son histoire singulière, et Marilyn, image construite, diffusée, amplifiée et finalement détachée de son origine, est tel qu’il devient nécessaire de les penser comme deux niveaux distincts, non pas opposés mais hétérogènes, l’un relevant de l’existence vécue, l’autre d’une construction imaginale qui ne cesse de se reconfigurer dans le regard des autres.
Si l’on élargit encore la perspective, il devient possible de comprendre que les figures mythologiques n’ont pas disparu avec la modernité, mais qu’elles ont changé de forme et de lieu d’expression, quittant les récits antiques pour investir les images, les corps et les figures publiques de notre temps, ce que Carl Gustav Jung formulait de manière saisissante lorsqu’il écrivait : « Les dieux sont devenus des maladies ; Zeus ne règne plus sur l’Olympe, mais plutôt sur le plexus solaire, et produit de curieux spécimens pour le cabinet du médecin… », indiquant ainsi que les forces symboliques qui structuraient autrefois les mythes continuent d’agir, mais sous des formes déplacées, souvent intériorisées, parfois pathologisées.
Le regard jungien et la force archétypique
Dans cette perspective, la persistance de Marilyn dans l’imaginaire collectif, des décennies après sa disparition, ne peut être expliquée uniquement par les mécanismes de la célébrité ou de la reproduction médiatique, car ces facteurs, aussi puissants soient-ils, ne suffisent pas à rendre compte de cette capacité à traverser les époques sans perdre en intensité, ce qui conduit à formuler une hypothèse plus profonde, celle d’une véritable force archétypique à l’œuvre dans cette image.
Le personnage de Marilyn, tel qu’il a été construit par Norma Jeane, semble en effet puiser dans des formes intemporelles qui excèdent les contextes culturels qui l’ont vu naître, ce qui lui permet de continuer à agir aujourd’hui avec une étonnante actualité, comme si cette image touchait à quelque chose de fondamental dans la psyché humaine, quelque chose qui ne dépend ni des modes ni des époques mais qui se rejoue sous des formes différentes à travers le temps.
Dans cette perspective, Marilyn ne se réduit plus à une figure historique, elle devient un point de condensation où se rencontrent plusieurs figures archétypiques, la figure de l’innocence et celle de la séduction, la fragilité et la puissance, l’exposition et la vulnérabilité, tensions qui ne se résolvent pas mais qui, au contraire, alimentent la vitalité de l’image en la maintenant dans un état d’instabilité féconde.
C’est précisément cette dimension qui permet de comprendre pourquoi Marilyn continue d’attirer, non pas comme un souvenir figé, mais comme une présence active, une image qui agit encore sur ceux qui la regardent, qui organise leur perception sans qu’ils en aient nécessairement conscience, et qui continue de produire du sens bien au-delà de son origine.
« Marilyn and I » : entrer en relation avec une image
C’est cette puissance d’action de l’image qui m’a conduit à travailler sur Marilyn dans un projet personnel, Marilyn and I, que l’on peut découvrir ici https://www.toroptsov.com/photographe/marilyn-and-i
Ce projet ne cherchait ni à représenter Marilyn, ni à raconter son histoire, mais à entrer en relation avec cette image en la mettant à l’épreuve du réel, et c’est ainsi qu’avec sa robe dans mon sac de photographe, je suis allé à la rencontre de personnes, dans différents coins du monde, qui continuent de ressentir un lien avec Marilyn, avec l’intention de les écouter, de recueillir leurs récits et de comprendre ce qui, en elles et en eux, restait vivant de cette image, ce travail ayant donné lieu à une exposition au Le Bon Marché ainsi qu’à un livre photographique auquel a contribué Catherine Deneuve.
Travailler avec une image de cette nature implique d’accepter une certaine perte de contrôle, de renoncer à l’idée de maîtrise pour se laisser guider par les associations, les résistances et les déplacements qu’elle suscite, dans un processus où l’image devient moins un objet qu’un partenaire de réflexion.
Une invitation à regarder autrement
L’exposition de la Cinémathèque française s’inscrit dans cette tension entre célébration et déplacement, et c’est précisément ce qui en fait l’intérêt, car elle ouvre la possibilité de ne pas se contenter de reconnaître une image familière, mais de la regarder à nouveau, comme si elle apparaissait pour la première fois.
Je suis curieux de voir quel traitement lui est réservé, comment cette institution choisit de naviguer entre le mythe et la personne, entre la fascination et l’analyse, et surtout comment elle parvient, ou non, à rendre perceptible cette dimension archétypique qui échappe à toute tentative de réduction.
Si vous êtes à Paris dans les prochains mois, allez voir cette exposition, non pas pour accumuler des informations sur Marilyn, mais pour observer ce que cette image continue de produire en vous, car c’est peut-être là, dans cette expérience directe, que le mythe se révèle le plus clairement.