Koh-Lanta 2026 ou la sagesse archaïque du petit écran. Ce que Guillaume nous enseigne sur la transformation

Photo © Yury Li-Toroptsov

Je regarde Koh-Lanta depuis des années, et ce n'est pas Guillaume qui m'a converti à cette émission, mais c'est lui qui m'a donné envie d'écrire ce texte, parce que sa trajectoire illustre avec une clarté rare quelque chose que j'observe aussi dans ma pratique de coach : la façon dont la transformation psychologique profonde se produit, ce qu'elle coûte réellement, et pourquoi elle ne peut jamais être simplement décrétée ou planifiée.

Guillaume est grand, costaud, breton, et dès les premiers épisodes il dégage cette impression rassurante d'un homme qui prend soin de tout le monde autour de lui.

L'homme qu'on épouse

Dès les premiers épisodes, Guillaume se démarque. Non pas par la brutalité ou le calcul froid que l'on associe parfois aux candidats qui "jouent bien", mais par une sorte de bonté rayonnante et un peu naïve. Il ne marche pas sur les pieds des autres. Il surveille ses mots. Il arrondit les angles. "Guillaume, c'est le genre de mec qu'on épouse", dit une candidate. Et on comprend immédiatement pourquoi il est apprécié, même si on comprend moins bien, dans un premier temps, ce que cette attitude exemplaire pourrait lui coûter.

Car l'attitude exclusivement positive de Guillaume (ce bouclier de bienveillance qu'il porte comme une armure) est aussi ce qui le fragilise. Quand on ne laisse aucune place à l'ombre, on est toujours pris par surprise quand elle arrive. Et elle finit toujours par arriver.

Le moment où le monde s'effondre

Guillaume est éliminé par son équipe, voté dehors, sacrifié, et c'est avec cette brutalité soudaine que son monde s'effondre.

Ces mots ne sont pas anodins. Dans les sociétés traditionnelles, le sacrifice est l'acte fondateur de toute transformation. Pour que quelque chose de nouveau puisse naître, quelque chose d'ancien doit mourir. Ce n'est pas une métaphore poétique : c'est une loi psychologique profonde que les anthropologues, de Van Gennep à Turner, ont documentée dans des centaines de cultures à travers le monde : il n'y a pas de passage sans seuil, et il n'y a pas de seuil sans rupture.

Guillaume, éliminé, abandonné, mis à l'écart, vit quelque chose que peu d'entre nous vivons en dehors des crises les plus intimes : une mort symbolique qui le chasse du groupe et le laisse seul face à lui-même.

On ne saura jamais exactement ce qui s'est passé dans sa tête pendant ces heures. Mais on peut l'imaginer. La colère, peut-être. La honte, sans doute. Et quelque part, dans ce chaos intérieur, une question fondamentale : qui suis-je si je ne suis plus le gentil Guillaume dont tout le monde dit du bien ?

La structure des rites de passage

Ce que vivent les candidats de Koh-Lanta : et Guillaume en particulier : suit avec une précision saisissante la structure que le rite de passage a toujours eu dans les sociétés humaines.

Arnold van Gennep, ethnologue français du début du XXe siècle, l'a décrit en trois phases : séparation, marge (ou liminalité), agrégation : on quitte un état connu, on traverse une zone d'indétermination, d'épreuve et d'entre-deux, et l'on est finalement réintégré, transformé.

La séparation de Guillaume est son élimination. La marge, c'est ce temps d'isolement, de remise en question. Et l'agrégation ? Le retour dans le jeu : une seconde chance que le tirage au sort lui offre.

Mais (et c'est là que l'histoire devient vraiment intéressante) le retour ne suffit pas.

Le blunder du retour

Guillaume revient dans le jeu déterminé, gonflé à bloc, l'oeil brillant d'une combativité nouvelle, et pourtant il commet aussitôt une bêtise : sans consulter ses coéquipiers, il passe à Daniel, un rival, des informations capitales et ça se retourne aussitôt contre lui, révélant que quelque chose n'a pas encore été complètement digéré, qu'il a bien survécu à la mort symbolique mais n'en a pas encore tiré toutes les leçons.

Jung a un mot pour ce phénomène : l'énantiodromie. Il désigne ce mouvement psychologique par lequel une attitude poussée à l'extrême finit par basculer dans son contraire exact. Guillaume était tout douceur, toute bienveillance, toute accommodation. Cette attitude a été rejetée, sacrifiée. Et ce qui la remplace, dans un premier temps, c'est son exact opposé : l'ambition solitaire, la méfiance, la ruse. Du tout miel au tout vinaigre.

Mais le problème, c'est que l'opposé d'une erreur n'est pas forcément une vérité. C'est souvent une autre erreur, symétrique. Le résultat ici est le même : Guillaume se retrouve isolé, mal compris, contre-productif. Parce qu'il a simplement inversé le curseur sans véritablement changer de niveau.

On pense au comte de Monte-Cristo. Edmond Dantès, lui aussi, sort de sa mort symbolique (quatorze ans de prison) apparemment transformé. Lui aussi revient avec une énergie nouvelle et un plan. Mais lui aussi doit apprendre, au fil du roman, que la vengeance pure ne fait que perpétuer le cycle. Que l'opposé de la naïveté n'est pas la cruauté, mais la sagesse. Ce que cherche Guillaume, comme Dantès, ce n'est pas un simple renversement. C'est une synthèse.

Car la tentation, après une blessure, est de vouloir reprendre le contrôle seul. De ne compter que sur soi. De se durcir. De devenir stratège là où on était naïf. Mais ce n'est pas ainsi que fonctionne la transformation : ni dans les rites initiatiques, ni dans la vraie vie. Ce qui est attendu de l'initié au seuil du retour n'est pas une attitude inversée mais une attitude plus complexe, capable d'intégrer à la fois la force et la douceur, la stratégie et la confiance, l'individu et le groupe.

Jung, qui a consacré une grande partie de son œuvre au processus qu'il appelait individuation (ce voyage vers soi-même), insistait sur un point souvent oublié : l'individuation ne se fait pas dans une grotte en solitaire. Elle ne peut pas se faire loin du collectif. C'est dans le miroir de l'autre que nous nous voyons. C'est dans la friction du groupe que nous nous forgeons. Nous avons besoin des autres pour devenir nous-mêmes.

La vulnérabilité comme force

Guillaume finit par comprendre cela en apprenant à faire confiance à ses alliés, à Cynthia notamment, et dans ce geste il lâche quelque chose de précieux et de difficile : l'illusion du contrôle total. Ce colosse de Bretagne réalise alors quelque chose d'essentiel : que faire confiance, c'est accepter d'être vulnérable, et que la vulnérabilité n'est pas la faiblesse qu'il croyait, mais peut-être précisément le contraire.

C'est lors d'un conseil tribal qu'il dit quelque chose qui m'a arrêté net. Une phrase simple, dite sans emphase, comme on dit une vérité qu'on vient juste de comprendre pour la première fois :

"C'est l'histoire de ma vie. Je pars toujours très fort, et au dernier moment, je me plante."

Si ça, ce n'est pas une prise de conscience qui change une vie, qu'est-ce que c'est ? C'est ce que l'on appelle, dans le parcours initiatique, toucher le fond : ce moment où l'illusion cède, où le vieux récit s'effondre, et où, dans le silence qui suit, quelque chose de plus vrai commence à émerger.

Le paradoxe de la télévision tribale

Il y a quelque chose d'ironique et de beau dans le fait que c'est une émission de télévision française, tournée aux Philippines, qui joue ce rôle initiatique. Koh-Lanta emprunte consciemment les codes de la psychologie tribale : les candidats sont divisés en deux tribus, les Rouges et les Jaunes, qui vivent dans une relative dépouille, au plus proche de la nature, en mode survie, et c'est une réactivation, stylisée et filmée, de quelque chose d'archaïque et d'essentiel en nous.

Dans nos sociétés contemporaines, les rites de passage ont presque disparu. La bar-mitsva, la communion, le service militaire, les veillées funèbres collectives, ces seuils symboliques qui marquaient le passage de l'enfance à l'âge adulte, de l'insouciance à la responsabilité, de la vie à la mort et retour, ont été progressivement vidés de leur substance ou simplement abandonnés, si bien que nous traversons désormais les grandes étapes de la vie sans rituel, sans cadre symbolique, souvent sans communauté témoin, et nous nous étonnons que tant de gens restent bloqués dans des identités qui ne leur correspondent plus, portant des masques que personne ne les a jamais aidés à poser.

C'est la télévision, et oui, en 2026, qui vient combler ce vide, et c'est Koh-Lanta qui joue le rôle que les sociétés traditionnelles confiaient aux chamanes, aux anciens, aux rituels de passage dans la forêt ou dans la montagne. Ce déplacement n'est pas anodin, et il mérite qu'on s'y attarde.

Ce que Guillaume m'a appris sur moi-même

Je ne connais pas Guillaume mais c'est en regardant sa trajectoire semaine après semaine que j'ai commencé à me reconnaître en lui, non pas dans les détails, mais dans la structure, dans ce mouvement si universel de l'homme ou de la femme trop positif, trop contrôlant, trop solitaire dans sa force, qui finit par être rattrapé par ce qu'il refusait de regarder en face.

C'est ce que la grande littérature fait, paraît-il : elle nous donne accès à des vies que nous n'avons pas vécues, et par ce détour, elle nous permet de mieux comprendre la nôtre. Koh-Lanta, à sa manière, fait la même chose.

La transformation n'est jamais gratuite et elle a toujours un prix : quelque chose doit être sacrifié, une image de soi, une croyance, une façon d'être dans le monde, pour que quelque chose de plus juste puisse prendre sa place. Guillaume a payé ce prix, et le spectacle de cette métamorphose, vu depuis mon canapé parisien, a été très beaux.

Je lui souhaite bonne route : dans le jeu, et au-delà. L'émission est toujours en cours. Nous ne savons pas encore qui gagnera. Mais Guillaume, lui, a déjà gagné quelque chose.

Yury Li-Toroptsov (FR)

Yury Li-Toroptsov est coach exécutif et systémique accrédité EMCC (niveau Practitioner), basé à Paris. Il exerce sous supervision professionnelle conformément au Code mondial de déontologie de l’EMCC. Il est également Training Candidate au C. G. Jung Institute Zurich, où il suit une formation analytique approfondie qui nourrit son approche réflexive du coaching sans relever de la psychothérapie. Il est aussi photographe d’art.

À travers sa méthode Coaching par l’Image®, il accompagne dirigeants et organisations dans le développement de la perception, de la prise de décision, de la résilience et de la communication symbolique, en travaillant avec les images comme support de réflexion structurée et d’action, dans un cadre de coaching clairement défini.

https://www.toroptsov.com
Next
Next

Pourquoi le travail en petit groupe est plus nécessaire que jamais