Pourquoi le travail en petit groupe est plus nécessaire que jamais
Dessin © Yury Li-Toroptsov
Je reviens tout juste de l’abbaye de Belloc, située dans le cadre pittoresque du Pays basque, où l’Espace Jungien Francophone a organisé son premier colloque consacré à l’intelligence artificielle et à la psychologie des profondeurs. J’ai eu l’honneur d’y animer un atelier expérientiel, et ce travail a confirmé une fois de plus une conviction devenue centrale dans ma pratique : nous avons besoin de davantage de travail en groupe aujourd’hui, non parce que les groupes seraient simples ou naturellement harmonieux, mais parce que l’espace collectif qui nous entoure est devenu si inflammé que nous avons besoin de lieux plus restreints où il reste possible de parler, d’écouter et de demeurer en relation.
Du point de vue jungien, cela ne va pas de soi. C. G. Jung n’accordait pas une confiance naïve aux groupes. Pour lui, le collectif, qu’il s’agisse de la conscience collective ou de l’inconscient collectif, appartient à un niveau supra-personnel de la vie psychique. Il dépasse le moi individuel, et ce n’est pas quelque chose que nous pouvons simplement corriger par la bonne volonté ou par une intervention directe. Jung se montrait également prudent face à ce qui arrive à l’individu dans un groupe, car la persona tend souvent à prendre le dessus. Nous nous adaptons, nous performons, nous défendons une certaine image de nous-mêmes, et cette surface sociale peut bloquer le mouvement descendant vers l’ombre, l’ambiguïté, la vulnérabilité et la profondeur inconsciente.
En ce sens, je crois que Jung avait raison. Le travail psychologique le plus profond se fait encore souvent dans la solitude, dans l’analyse, dans le travail du rêve, dans la création artistique ou dans la confrontation intime avec soi-même. C’est là qu’une personne commence à rencontrer son ombre et à établir une relation plus honnête avec l’inconscient.
Et pourtant, ce n’est pas toute l’histoire.
Le collectif est aujourd’hui inflammé. La conversation publique est devenue plus dure, plus brutale et plus fragmentée. L’espace commun dans lequel nous pouvions autrefois espérer être en désaccord tout en restant en relation devient de plus en plus un lieu d’affrontement violent, de suspicion, de haine et de discorde. Nous perdons la capacité d’entendre l’autre, en particulier celui qui ne partage pas nos vues. C’est une évolution grave, car si nous perdons la capacité d’écouter à travers la différence, nous perdons aussi quelque chose d’essentiel à notre capacité de coexister.
Ma réponse à cette grande question est modeste : nous devons continuer à parler en petits groupes.
Par petits groupes, j’entends des espaces où des personnes se réunissent autour d’une préoccupation commune, d’une tâche commune ou d’une responsabilité partagée, et où il est encore possible de se rencontrer comme êtres humains plutôt que comme représentants abstraits de positions opposées. Le public du colloque de Belloc constituait l’un de ces groupes. Un comité de direction au sein d’une entreprise en est un autre. Une organisation de quartier qui prend soin des jeunes en est un autre encore. Une association de santé mentale, comme imaRge par exemple, qui propose des ateliers créatifs à des jeunes marginalisés, en est également un. Ces groupes ne guérissent pas à eux seuls la crise du collectif, mais ils préservent quelque chose d’essentiel : la pratique de la parole, de l’écoute, du désaccord, de la réparation, de l’imagination et du travail commun.
Dans de nombreuses cultures traditionnelles et collectives, cela était compris plus naturellement. La vie humaine n’était pas imaginée comme un projet purement individuel dans lequel chacun devait porter seul le sens, la souffrance, les transitions et l’appartenance. Les gens travaillaient ensemble, célébraient ensemble, pleuraient ensemble, élevaient les enfants ensemble et guérissaient ensemble. Les rituels réaffirmaient la puissance du collectif comme contenant vivant de l’expérience humaine. L’expression « il faut tout un village pour élever un enfant » renvoie à cette compréhension plus large de la vie, dans laquelle l’individu devient lui-même à travers le regard, le soin, le langage, les limites et les responsabilités d’une communauté.
Les sociétés individualisées ont perdu une grande partie de cela. Nous avons gagné en liberté, en autonomie et en capacité d’auto-définition, mais nous avons aussi perdu nombre de contenants partagés qui permettaient autrefois de métaboliser la peur, le deuil, le conflit et la question du sens. En conséquence, beaucoup portent aujourd’hui seuls ce qui était autrefois porté par le groupe.
Nous en voyons clairement les conséquences dans le monde du travail. De nombreux hauts potentiels, cadres dirigeants et leaders de leur secteur savent performer, décider, convaincre et produire sous pression, mais souffrent souvent dans les dynamiques collectives. Un leader peut être brillant en face-à-face et devenir défensif au sein d’une équipe. Un comité peut réunir des personnes très intelligentes et pourtant échouer à développer la confiance. Les réunions peuvent paraître efficaces alors que les conversations les plus importantes restent non dites. Les personnes peuvent parler depuis leur rôle, mais non depuis leur expérience. Elles peuvent protéger leur périmètre au lieu de révéler leurs interdépendances.
Cela crée un paradoxe coûteux : des organisations remplies de personnes talentueuses qui peinent à penser ensemble.
Dans de tels contextes, le travail en groupe n’est pas un luxe doux ou accessoire. C’est une nécessité stratégique et humaine. Lorsqu’un groupe apprend à parler autrement, il commence à percevoir autrement. Lorsque les personnes entendent ce qu’un collègue porte, les pressions qui façonnent une autre fonction, les peurs ou les espoirs qui se tiennent derrière une position, tout le système commence à se déplacer. L’autre devient plus complexe. Le conflit devient plus intelligible. Le champ collectif devient moins réactif.
Nous avons aujourd’hui besoin de davantage de travail profond, sensible et incarné en petits groupes. Le grand collectif est devenu trop chargé, trop abstrait et trop violent. Beaucoup d’espaces publics n’offrent plus les conditions d’une véritable pensée. Mais les petits groupes le peuvent encore. Ils peuvent encore nous permettre de nous asseoir dans une pièce, de nous faire face, d’écouter, de risquer une parole, de soutenir un silence et de repartir légèrement transformés par la présence des autres.
Chaque fois qu’un petit groupe crée un espace de parole sincère, d’attention mutuelle et de profondeur symbolique, il résiste à la fragmentation de notre époque. Il protège la possibilité du lien. Il nous rappelle que l’autre n’est pas seulement un adversaire, une fonction, une catégorie ou une menace.
L’autre est aussi un être humain.